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Le Soir : Des théâtres partagés sur l’utilisation du pass sanitaire

Sésame pour renouer avec des saisons pleines pour les uns. Risque de discrimination et entrave au travail de cohésion sociale, cher au théâtre, pour les autres : l’instauration du covid-safe ticket sur les scènes divise le secteur.


Par Catherine Makereel

Le 8/09/2021 à 17:53


Faudra-t-il un pass sanitaire pour découvrir «L’errance de l’hippocampe» de la Cie Point Zéro au Théâtre National en novembre ? - Véronique Vercheval


La perspective d’appliquer le covid-safe ticket (CST), à partir du 1er octobre, divise solidement les théâtres. Du côté du Théâtre National, le nouveau directeur Pierre Thys se dit soulagé par ce qu’il voit comme « la seule solution pour retravailler dans des conditions optimales. » Si le TN s’affiche ouvertement favorable à l’utilisation de ce pass sanitaire, c’est d’abord et avant tout pour secourir un secteur, la culture, qui « a payé une ardoise violente » ces derniers mois. « Pour les artistes qui ont vécu toutes ces annulations ou ces reports, c’est une question de santé mentale. Sans compter que jouer devant des salles à moitié vides et un public masqué va à l’encontre des valeurs de rencontre du théâtre. » Bien sûr, il faudra réorganiser l’accueil, se munir de scans pour vérifier les QR codes mais rien d’insurmontable pour le directeur du TN. « Il y a quelques jours, en tant que spectateur, j’étais au Kaaitheater, qui fonctionnait avec le CST pour le TheaterFestival et tout s’est très bien passé, la salle était pleine. »


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Aux Tanneurs, dans les Marolles, l’équipe attend surtout une prise de position claire du gouvernement bruxellois. « Ce n’est pas aux institutions culturelles de faire un choix de santé publique », s’insurge le directeur des Tanneurs, Alexandre Caputo. Pour l’instant, l’indécision des politiques se répercute dans notre secteur, divise les théâtres, divise les travailleurs de la culture, divise les spectateurs, au lieu de nous unifier. Dans l’équipe même des Tanneurs, il y a des personnes vaccinées et d’autres qui ne le sont pas et la tension monte. Sans oublier ce paradoxe : un responsable de l’accueil pourrait être amené à contrôler le CST d’un spectateur sans être lui-même vacciné. « Une aberration qui n’est pas à prendre à la légère ! » Quant aux conséquences économiques du CST, elles ne seront pas bien différentes de celles qu’a eues jusqu’à présent l’obligation du masque et de la distance sociale entre les bulles : « En appliquant les distances, on est à 70 % de la jauge. En appliquant le CST, on perd toute une partie de notre public qui ne serait pas vacciné car nous avons un public très diversifié, notamment des jeunes des écoles d’art. Donc, dans les deux cas, cela signifie des pertes de billetterie. Il est important de participer à l’effort collectif mais nous demandons un soutien de notre ministre de la Culture par rapport à ces pertes. » Après avoir sillonné plusieurs festivals en Europe cet été, Alexandre Caputo constate que le pass sanitaire fonctionne de manière très fluide là où il est demandé. Dans tous les cas, le directeur implore les politiques de se positionner clairement pour éviter une énième cacophonie.


Un flou inconfortable

Même attente de clarification à l’Atelier 210 à Etterbeek. « On voit bien que c’est vers cela – le pass sanitaire – que l’on va dans toute l’Europe, » analyse la directrice artistique du lieu, Léa Drouet. « Le flou qui règne en Belgique est très inconfortable : le politique doit trancher plutôt que de faire peser sur les institutions culturelles un choix qui nous met en concurrence les uns avec les autres. » Jusqu’à tout récemment, le 210 avait décidé d’utiliser le CST pour les concerts, afin de renouer avec l’expérience festive, non masquée, debout, d’avant la crise sanitaire, mais de conserver les masques et la distance sociale pour le théâtre. Au vu des annonces politiques récentes, le 210 se prépare donc à étendre le CST à l’expérience théâtrale aussi.


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Malgré tout, de nombreuses voix s’élèvent pour s’opposer à cette idée de pass sanitaire pour accéder aux scènes. Au Rideau, à Ixelles, on y est clairement défavorable. « On ne se mettra pas hors-la-loi bien sûr et nous l’appliquerons si le fédéral nous l’impose mais nous y sommes clairement opposés pour des questions de discrimination, » résume Cathy Min Jung, la directrice. « Nous travaillons dans une optique de cohésion sociale et cette question du contrôle va à l’encontre de ce travail d’élargissement de l’accès à la culture auquel nous travaillons chaque jour. Je comprends que des structures avec des jauges plus grandes que les nôtres soient motivées par le CST pour des raisons économiques mais, au Rideau, nous considérons que ce n’est pas notre rôle de contrôler les spectateurs. Pour avoir été en contact avec d’autres lieux, je peux vous dire que le Marni, le 140 ou la Balsamine sont sur cette même longueur d’ondes. Comment imaginer que des théâtres se mettent à contrôler l’identité du public ? » Même son de cloche au Varia qui considère que son devoir est de garantir l’accès à la culture au plus grand nombre, au sens de la plus grande inclusivité. En Flandre aussi, la question du CST partage. Au KVS, Michael De Cock se dit plutôt réticent : « Notre métier est d’inclure, pas d’exclure. » Au Kaaitheater par contre, on a décidé d’utiliser le CST dès aujourd’hui, arguant que fonctionner avec un siège vide sur deux, c’est d’office exclure une bonne partie du public. Bref, la question n’a pas fini d’agiter le secteur.

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